Le procès de Charles Taylor...
Après de multiples péripéties, le président / tueur-en-série se retrouve enfin entre les mains de la loi. Il va être jugé par une Cour Spéciale du Tribunal Pénal International des Nations Unies.
Les juges ont été nommés par les UN et par l'Etat de la Sierra Leone où ont été commis les crimes.
C'est une grande première, pour laquelle on pardonnera tous les loupés, les trucs pas clairs, l'ultime tentative de fuite par la route à travers le Nigeria qui a presque réussi, la lenteur de l'instruction, les charges, qui pourraient être mille fois étoffées...
Ca ne fait rien.
C'est le premier président africain qui va être jugé pour, au moins, une partie de ses crimes.
The hand of law is coming down.
Nul n'est au dessus de la loi.
Pour le misérable petit criminel de rue comme pour le riche gangster qui s'est fait élire président.
Il n'y a pas d'impunité.
Iln'y a pas d'immunité pour les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité.
Tant bien que mal et malgré les pressions qu'on peut imaginer, le Tribunal poursuit ses instructions contre Thomas Lubunga, chef d'un des innombrables groupes armés sanguinaires du Congo.
Contre Joseph Kony de la Lord Resistance Army, un illuminé qui se prétend guidé par Jésus pour commettre les pires crimes en Uganda et à l'Est du Congo.
Contre un ministre Soudanais, instigateur des massacres commis par les « cavaliers de l'Islam », les miliciens Jenjawid, au Darfour et en Centrafrique.
Juju on you.
Je ne m'en vante pas mais il se trouve que j'ai personnellement rencontré Charles Taylor, au Liberia, en 1998. Il venait d'être élu « démocratiquement » grâce à des élections organisées par les UN.
Un des ses slogans de campagne était:
« I killed your ma, I killed your pa. You will vote for me ».
J'ai tué ta mère. J'ai tué ton père. Tu vas voter pour moi.
Des T shirt circulaient avec ce slogan en lettres de sang sur un portrait en noir et blanc du warlord.
D'autre T Shirts clamaient : « Charles Taylor, the devil you know ». Le diable que tu connais. Autrement dit, ne déchaîne pas celui que tu ne connais pas...
Le message était clair, sans ambiguïtés. Venant du warlord le plus puissant du Liberia, la menace n'était pas à prendre à la légère : Si je ne suis pas élu, la guerre continuera et tu seras une victime.
A cette époque, les UN s'étaient obstinés à maintenir coûte que coûte la candidature de Taylor, malgré les réactions offusquées de la communauté humanitaire, arguant de la réputation plus que sulfureuse et le style de campagne agressif du candidat.
De même, ils passèrent outre les avertissements du Foreign Affairs américain. Taylor avait été condamné par la loi des Etats-Unis ; il avait réussi à s'enfuir du pénitencier, ce qui en faisait un « fugitif » pour la loi américaine.
C'est pourtant ce fugitif, repris de justice, escroc confirmé, grand adepte de juju (l'ancêtre ouest-africain du vaudou), que les UN ont laissé, au nom de la paix, accéder à la magistrature suprême du Liberia.
Prenant possession de l' « Executive Mansion », le palais présidentiel à Monrovia, Taylor éprouva le besoin de désenvoûter le lieu.
L'Executive Mansion possède en effet ses propres chambres de torture, appelées « latrines » par dérision.
Elle a été en outre le sinistre théâtre de la mise à mort de John Doe, le dictateur précédent, ex-sergent de l'armée régulière. Devenu président par la force d'un coup, Doe, semi illettré comme beaucoup de présidents africains de cette époque, avait imposé le clientélisme tribal comme système politique et la brutalité comme mode d'action principal.
Trahi par les peace-keepers nigériens d'une force d'intervention régionale (l'ECOWAS, sans mandat UN), il était tombé dans les pattes d'une faction rebelle...
Sa lente agonie, filmée au caméscope, était rapidement devenu un classique du snuff-movie ; vous en trouverez certainement une copie illégale dans le back-room de votre vidéo club favori.
Ca s'intitule « The death of Doe ».
Prince Johnson, qui dirigeait les tortionnaires, avait fait ses classes comme principal lieutenant de Taylor, avant de créer sa propre faction et se retourner contre le warlord.
Ce prince, si doué pour le cinéma réalité, mourra un peu plus tard, victime à son tour du terrible conflit qu'il a contribué à propager ; l'incendie peu a peu embrasera les pays voisins, et brûle toujours en Côte d'Ivoire.
Il semble bien que l'un de ces tristes video-amateurs vive maintenant au Nigeria, où il dirigerait une boite d'informatique.
Prince Johnson était alors apparu au balcon de l'Executive Mansion, montrant à la foule libérienne surexcitée des morceaux humains sanglants qu'on venait de découper sur le corps de John Doe encore vivant.
C'était en septembre 1990.
My Taylor is Rich
Pour désenvoûter la Mansion, Taylor y aurait fait sacrifier un bébé humain, conformément à d'obscurs rites juju transmis par la famille de sa mère, une authentique villageoise libérienne.
Le juju est une religion chamanique pré-chrétienne, où le sacrifice joue un rôle fondamental pour intercéder avec les esprits de l'autre monde.
Euh... Quel autre monde, au fait?
Peu importe.
En 1998, peu après son élection, Taylor décide d'éliminer la garde rapprochée de son principal opposant politique, Roosevelt Johnson, soutenu par les USA.
Les combats, qui durèrent 3 jours à travers les rues du centre de la capitale, firent environ 500 morts dont une majorité de civils.
Ca ne vous rappelle rien ?
Moi, j'étais à Mamba Point en Octobre 1998 quand les SSU (Special Security Unit) de Taylor, des enfants soldats devenus « adultes », vêtus de combinaisons noires comme leurs âmes, ont encerclé Camp Johnson Road, puis procédé à l'extermination totale de ses habitants.
J'ai vu les cohortes de civils qui fuyaient la zone de combat, portant leurs maigres possessions en ballot sur la tête, certains affligés d'horribles blessures.
Un homme est arrivé en titubant, droit sur moi. Il s'est assis doucement dans l'herbe, le dos au mur. Il ne s'est jamais relevé.
Une balle lui avait traversé le corps de part en part au niveau du plexus.
Un mois plus tard, l'occasion m'a été donnée d'approcher Mr President.
J'en garde le souvenir d'un homme assez petit, roublard et manipulateur, pas très sympathique malgré des tentatives de seduction un peu lourdes, dignes d'un mauvais représentant de commerce. Guère impressionnant en fait.
Sa réputation de cruauté lui donnait une sorte d'aura macabre, un peu comme l'odeur faible mais persistante qui signale de loin qu'on approche d'un corps en décomposition.
Je n'ai jamais compris la fascination que certains éprouvent pour ce genre de type.