Pour faire le plein de souffrance et de mort, l'homme moderne télécharge discrètement des snuf-movies; le fait de savoir que les victimes meurent vraiment ajoute au spectacle une touche de piment particulièrement jouissive.
Hollywood, notre "bois sacré", a su capitaliser sur l'instinct du tueur.
Sur notre écran digital se déroule une scène particulièrement sordide dans le décor glauque d'une banlieue américaine.
Le héros, un bon flic père de famille, vient de porter un violent coup de marteau sur la tête du tueur en série qui résistait à son arrestation.
Le tueur a le crâne fendu. Il beugle comme un porc à l'abattoir. On nous montre brièvement un gros plan sur l'horrible blessure, qui pisse le sang.
Le flic choisit ce moment pour lui faire la déclaration suivante, d'une grande subtilité (je cite le sous-titre français):
« J'espère que tu vas crever, espèce de taré ! »
Visiblement, ça ne choque ni les producteurs ni le réalisateur de ce grand moment de cinéma que le flic emploie lui-même des méthodes d'assassin pour mettre à mort le méchant tueur en série.
Gentil flic ou assassin cruel ? Les extrêmes se rejoignent, dans le grand spectacle pervers mis en scène par Hollywood et ses émules, à l'intention des voyeurs sadiques du monde entier.
Années après années, le cinéma hollywoodien s'affranchit des tabous fondamentaux les uns après les autres.
Seule subsiste la logique de marché. Or la violence, et plus encore la cruauté, font vendre.
Eh bien moi, la violence du cinéma américain me fatigue.
Cette violence esthétisée, filmée « comme un ballet d'opéra », selon l'expression consacrée par les critiques qui, pour mieux faire vendre, sont prêts à donner des lettres de noblesse à un spectacle hideux.
Les victimes déshumanisées, transformées en simples objets, deviennent des réceptacles pour les projectiles et les coups.
En fait, elles ne meurent pas vraiment.
Un objet ne peut pas mourir, puisque pour commencer, il n'a pas de vie.
La victime est quand même techniquement mise à mort; elle devient pour de bon l'objet inerte, le sac vide de sens, le punching ball que depuis le début on a voulu voir en elle.
Au cinéma les scènes de torture ne sont pas seulement atroces : elles installent confortablement le spectateur en position de voyeur, dans l'optique du tortionnaire bien sûr.
Jamais dans celle de la victime.
Revoyez, si le c½ur vous en dit, l'interminable scène de torture du policier dans « Reservoir Dogs », le premier film de Quentin Tarantino.
On s'en fout, on peut lui faire du mal, c'est un flic. Voila la morale. Tout n'est qu'une question de point de vue. Dans ce film, les bons sont des gangsters, donc les flics sont des méchants.
Par conséquent on peut tout leur faire.
Sur les écrans hollywoodiens les victimes ne souffrent pas. Elles ne meurent même pas vraiment.
Tout simplement, elles ne sont pas humaines.
Déshumanisée, la victime devient un faire-valoir de vidéo-gag : « Merde, j'ai tué Willie ! ».
Ensuite, avec la complicité du spectateur, on découpe Willie en morceaux pour faire disparaître le corps...
(C'est dans « Pulp fiction » ; rassurez-vous, ce n'est qu'une fiction. Willie n'existe pas...).
Que disent les génocidaires pour justifier l'horreur de leurs crimes quand finalement ils se trouvent confrontés à un tribunal?
« Nous pensions que les membres de cette ethnie n'étaient pas vraiment humains ».
Les assassins sont innocents, en fait. Ils ne savaient pas que la victime était humaine...
« Ce sont des cafards. Ils faut les écraser ».
« Ha ha ha! Même pas mal ».
J'invite tous ceux qui gagnent leur vie en faisant de la violence et de la cruauté un spectacle.
Je les invite dans mon cinéma personnel, comme témoins de la réalité et de la profondeur des souffrances humaines.
J'ai des milliers d'acteurs bénévoles avec moi sur le tournage.
J'ai un script d'enfer.
On y voit des gens démembrés, brûlés vifs, violés jusqu'à la mort.
Des enfants forcés à tuer leurs parents.
Des malheureux qu'on oblige à manger leur propre chair.
Mais eux ne sont pas de riches acteurs américains.
Leur souffrance est réelle, elle est immense, elle est sans fin.
Ce grand film s'appelle le Congo.



