The Greatest Dancer

The Greatest Dancer
D'abord c'est des petits coups sur la vitre, comme un oiseau en hiver qui cherche la chaleur d'une maison.
Je pensais à autre chose, je n'ai pas fait tout de suite attention.
La circulation s'est dégagée brusquement devant ma voiture et j'ai embrayé en seconde.
C'est seulement à ce moment là que je l'ai vu.

Il courrait à côté du gros Landcruiser. Il criait.
« Papa, papa! »

Parvenu à hauteur de ma fenêtre, il pose une main sur le rebord. Il court toujours, aussi vite que la voiture. Je m'arrête derrière le véhicule qui me précède dans le trafic.
« Papa, je n'ai rien mangé aujourd'hui, j'ai faim ! »
Il parle à toute vitesse, il sait qu'il n'a que quelques secondes pour convaincre.
« Papa, ai pitié, s'il te plait, je suis dans la rue, j'ai faim ! »

Je le regarde. Il est tout petit, il doit avoir 8 ou 10 ans. Les yeux sont grands, écarquillés, des yeux de petit garçon, encore stupéfait de ce qui lui arrive.
Son visage est fatigué avec quelque chose de triste, mais pas complètement, il y a encore un peu d'espoir. Après tout c'est un enfant.
Il a plein de boutons. Il est incroyablement sale.
Ses vêtements sont des loques noires de crasse qui pendent le long de son petit corps.
Il est pieds nus.

Je lui donne un billet de 500F congolais (à peine un dollar).
Il dit merci, son visage s'éclaire d'un grand sourire.
« Merci papa, merci. Dieu te le rendra. »

Par réflexe, j'ai déjà remonté ma vitre.

Cette vitre de nouveau sépare mon monde du sien. Il a fait un pas en arrière et l'obscurité va se refermer sur son tout petit corps d'enfant. Il me sourit toujours, il fait un geste de la main pour me dire au revoir.

Je l'abandonne dans son monde terrible, sa vie amputée.
Sa survie.

De mon côté de la vitre, dans ma voiture climatisée, la radio diffuse un vieux tube disco.
"The greatest dancer", de Sister Sledge.
La voie est dégagée, j'appuie sur l'accélérateur.
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:41

la chair à canon

la chair à canon
Hier matin, un groupe de shégués a brûlé des pneus sur le Boulevard et caillassé des voitures, avec bien sûr une prédilection pour celles des UN.
Qui les a organisé? Où trouvent-ils ces pneus ? Le boulevard était recouvert de morceaux de verre brisé.

Le matin du 11 Novembre, il y avait un meeting chez Bemba et ils ont remis ça. Cette fois la police est intervenue.
Un policier a été lynché par des shégués. Il y a eu des tirs.

La garde rapprochée de Bemba, qui n'était pas loin, a riposté.

Pendant plusieurs heures, le centre ville de la Gombe est devenu a nouveau le terrain de jeu d'imbéciles armés, déguisés en Rambo, en T shirts et cartouchières, qui tiraient dans tous les sens en courant entre les arbres comme des idiots. On dirait des grands enfants qui jouent a la guerre en imitant les images de l'Irak.

Ce 11 Novembre, c'était aussi le jour de la remise des diplômes, aux collégiens je crois. Un vieux papy qui s'y rendait tout endimanché est mort, une balle perdue dans le cou. Au moins le pauvre vieux portait ses plus beaux habits pour commencer son dernier voyage.

On parle de 4 morts, d'autres disent beaucoup plus, une quizaine, on n'est pas d'accord sur les chiffres, comme à chaque fois.

Comme à chaque fois, les deux camps essaient de se disculper sur leurs chaînes de télé respectives, invectivant l'adversaire.

L'opération « ville sans armes » initiée par la Monuc pour le second tour des elections est un peu un échec je crois...

Une fois de plus, les enfants des rues, vulnérables parmi les vulnérables, ont été instrumentalisés et utilisés comme force de frappe dans le combat pour la présidence.

Ce dimanche, les forces de l'ordre ont raflé plusieurs centaines des shégués qui vivaient dans le fond du cimetière de la Gombe. C'est la que les filles, en particulier, s'abritaient pour la nuit.
Les filles shégué. La plupart sont enceintes ou ont un bébé.

Ils vont être déportés dans des camps de rééducation, dans le Katanga, pour être formés « à l'agriculture ».

D'autres disent qu'ils seront fusillés. Mauvaises langues.
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:39

Saint François d'Assise

Saint François d'Assise
Il y a quelques semaines, j'étais à Kamina dans le centre du Katanga.
Kamina est avant tout une immense base aérienne, construite par l'armée américaine à l'époque de Mobutu et du protectorat qui ne voulait pas dire son nom.
Puis Kabila (le père) est entré en scène avec son armée de tutsis rwandais, d'aventuriers et de bandits de toutes sortes.

Les Interhamwe ont même attaqué la base, défendue par un bataillon fidèle à Mobutu.

Depuis les installations sont en totale décrépitude. Les seuls appareils qui se posent à Kamina sont ceux de la Monuc, qui utilise les pistes pour sa logistique.

J'ai dîné chez des s½urs franciscaines. Elles ont du fuir les troubles dans le Nord Katanga et se réfugier a Kamina il y a un an a peu près.
Elles ont tout perdu, mais qu'a cela ne tienne, elles recommencent. Elles remontent un dispensaire.

St Francois d'Assise fut le premier moine a fonder en ordre mendiant en Europe, instituant le voeux de pauvrete pour ses disciples.

A un moment de la soirée, alors qu'elles évoquaient les mauvais souvenirs des violences dont elles avaient été témoin, l'une d'elle m'a parue particulièrement émue.
Elle parlait des tueries de civils par des hommes en uniforme.

« Vous vous rappelez ? » disait-elle à ses s½urs. « Il y avait tellement de morts. Ils faisaient des tas avec les corps des gens. »
Puis elle m'a regardé bien en face. Je ne sais pas pourquoi je me suis tout d'un coup senti coupable de quelque chose.
« Monsieur, dites-moi. Pourquoi les militaires tuent-ils toujours des civils ?»

J'ai avalé ma salive. Je ne savais pas quoi lui répondre.
Une s½ur plus âgée a vu mon trouble, et s'est dépêchée de changer de sujet.
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:37

Brûlée vive - la fille de Marseille

Brûlée vive - la fille de Marseille
Elle n'est pas la première, mais ça me touche toujours autant.
Pourquoi toujours ces horreurs, comment est-il possible que des gens fassent ça, dans mon pays ?
Dans ma ville ?

En Afrique des Grands Lacs, ce type de violence malheureusement est une chose courante.
Il y a à peine quelques semaines à Kinshasa, des malheureux policiers ont été brûlés vifs, les bras tranchés à la machette, un pneu passé autour du corps, arrosés d'essence.
Brûlés vifs.
Parce qu'ils étaient policiers, à cause de l'uniforme bleu, seulement à cause de ça.

Mais le Congo est un pays traumatisé par la guerre, précédée de 30 années de dictature sanguinaire, elles-mêmes précédées d'une des formes de colonisation les plus brutales.

Il y a des circonstances atténuantes.

Les jeunes assassins de Marseille en ont-ils, eux?
Certes, la cité des Oliviers, c'est pas le Prado.
C'est pas Bandol.
Encore moins Monaco.
On doit s'y ennuyer ferme, surtout le samedi soir.

La pauvre jeune fille étendue sans vie dans son lit fluidisé à l'Hôpital de la Conception, pourra-t-elle un jour comprendre ?
Mais qu'est-ce qu'il y a à comprendre ?

Elle étudiait la sécurité alimentaire. C'est un domaine qui permet de travailler dans le développement.
Le développement de l'Afrique, entre autre.
Le développement, c'est aller vers les autres, essayer de voir comment on pourrait les aider. S'assurer par exemple, qu'ils ont toujours assez à manger.
C'est ça qu'on appelle « sécurité alimentaire ».

Et pour le développement des cerveaux, il va falloir brûler encore combien de personnes ?
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:33

Modifié le samedi 03 mars 2007 11:45

Bloody Sunday

Bloody Sunday
Les “incidents” relevés par les observateurs internationaux au cours de ce dimanche électoral pluvieux dans les 50 000 bureaux de vote ont été plus nombreux qu'on ne le croit.
Il faut aussi prendre en compte le fait que seuls quelques milliers de bureaux disposaient du luxe d'une présence internationale...
On ne sait donc pas vraiment ce qui s'est passé ailleurs, dans ce pays dévasté où l'instinct de conservation a ancré la culture du mensonge comme une valeur positive au fond de l'inconscient collectif ...

A Gemena, 50 hommes armés ont attaqué un bureau de vote dans le but d'y déposer des bulletins en faveur de Bemba. Effrayée, la population a déserté les autres bureaux de Gemena.

A Gbadolite, un fils de Mobutu rallié à Kabila, accompagné de plusieurs gardes du corps armés, s'est rendu dans les locaux d'une radio appartenant a Bemba pour les exproprier, prétextant que le bâtiment appartenait a sa famille. Une fusillade s'ensuit a travers la ville qui laisse 4 morts au tapis, des blessés, des biens pillés ou détruits.

A Yanzi, un paquet de bulletins de vote est brûlé au cours d'un incident.

A Matadi, un élu membre du parlement coté Kabila est attaqué par une foule près d'un bureau de vote et sa voiture est brûlée.

A Mbidjo, des militaires en uniforme agressent la population sur les chemins menant aux bureaux de vote.

A Butembo, trois femmes sont arrêtées alors qu'elles essaient de pénétrer dans le bureau de vote avec de faux documents, prétendant être des témoins membre de partis politiques.

A Beni, un militaire menace le président du bureau de vote avec une grenade pour essayer de l'obliger à accepter des votants non munis de carte d'électeurs.

A Fataki, un militaire abat froidement deux membres de la Commission Electorale; une foule déchaînée par la violence de ce meurtre ravage 8 autres bureaux de vote, et s'attaque au poste de police ou le soldat est détenu.

A Bukavu, le vote est suspendu dans 3 localités suite a de graves menaces d'un « commandant » des milices Mai Mai non désarmées, et également a cause d'une erreur sur les bulletins de vote, qui faisait apparaître un candidat de Kinshasa alors qu'on est a l'autre bout du pays....

A Tshikapa, 2 observateurs de l'Union Européenne sont chassés d'un bureau sous des jets de pierre, alors qu'ils interpellaient un suspect porteur de 40 bulletins de vote.

A Bumba, un membre de la Commission Electorale est pris en flagrant délit avec 12 bulletins pre-remplis en faveur de Kabila. Une lutte s'engage entre les supporters des deux partis. La police est débordée et l'armée intervient, abattant trois personnes.
L'émeute se propage et 10 bureaux sont détruits.

A Ikela, la police arrête 14 individus armés de machettes, membres de la secte Kitawali, qui empêchaient les gens d'accéder aux bureaux de vote....

Certains de ces bureaux ont re-ouvert, et le vote y reprend aujourd'hui.

Il pleut toujours. Aprés la pluie...
Le beau temps viendra...
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:30

Modifié le samedi 03 mars 2007 12:09

Aprés la pluie...

Aprés la pluie...
Il pleut.
Les règlements de compte ont cessé.
Un moment de calme s'est installé. Une ou deux semaines de répit avant la publication des résultats définitifs...

Et la pluie continue de tomber.

C'est comme si la pluie lavait le pays de toutes les horreurs passées.
La pluie lave et purifie le pays.
Demain peut-être le soleil brillera sur des jours meilleurs.
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:28

Le choix du moins pire

Le choix du moins pire
C'est le jour fatidique et il pleut des cordes. Il fait froid... Du moins, pour un africain...
Hier la chaleur qui précédait l'orage était insupportable.
L'orage a éclaté au petit matin, au moment ou les premiers bureaux de vote ouvraient leurs portes, comme un symbole du ciel... Bon ou mauvais présage ?

Chat échaudé craint l'eau froide, les congolais sont obsédés par la magouille, les complots, et les manipulations de toute sortes qui environnent les 50 000 bureaux de vote.
Des individus profitent de la misère pour racheter des cartes d'électeur. 50$ à ce qu'on me dit. 50$ contre ta voix...

D'autres se promènent avec dans leur véhicule des paquets de bulletins pré-remplis en faveur d'un candidat. Ils comptent en « bourrer » les urnes moyennant quelques complicités...
A Mbandaka, dans la Province Equatoriale, deux hommes sont morts hier dans une fusillade. Il semble qu'on ait découvert un stock de bulletins pré-remplis cachés dans un bureau de vote.

Les télévisions privées se déchaînent (pardonnez l'humour facile). Sur une chaîne de Bemba, deux commentateurs en survêtement appellent la population kinoise à la délation. Ils donnent carrément à l'antenne des noms de personnes et des signalements de véhicules soupçonnés d'acheter des voix ou de transporter des bulletins falsifiés...
Des voitures sont caillassées, c'est la porte ouverte à tous les dérapages...
Une mauvaise image, un style de gestion de crise populiste et démago qu'on ne voudrait surtout pas voir dans aucun gouvernement.

Ca semble bien etre la stratégie de Jean Pierre Bemba: se poser en victime. Sacrifice christique d'un leader magnanime, ou derniere manoeuvre cynique d'un hypocrite opportuniste, prêt aux coups les plus bas pour parvenir a ses fins?

Bemba sait qu'il ne remportera pas les élections, il est beaucoup trop loin derrière Kabila.
Il a déjà préparé le terrain pour prétendre que les élections ont été truquées et qu'il est victime d'une immense tricherie. Ses supporters les plus extrémistes ne cachent pas leur jeu : si les élections sont vraiment libres, prétendent-ils, alors c'est Bemba qui devrait être élu.
Autrement dit, si Bemba ne remporte pas la présidence, c'est qu'on a triché... Raisonnement spécieux, qui fait plus appel aux fantasmes de l'inconscient populaire qu'au bon sens.

Ce jeu dangereux risque tout simplement d'aboutir à un soulèvement populaire à Kinshasa...
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# Posté le lundi 26 février 2007 12:25