Je pensais à autre chose, je n'ai pas fait tout de suite attention.
La circulation s'est dégagée brusquement devant ma voiture et j'ai embrayé en seconde.
C'est seulement à ce moment là que je l'ai vu.
Il courrait à côté du gros Landcruiser. Il criait.
« Papa, papa! »
Parvenu à hauteur de ma fenêtre, il pose une main sur le rebord. Il court toujours, aussi vite que la voiture. Je m'arrête derrière le véhicule qui me précède dans le trafic.
« Papa, je n'ai rien mangé aujourd'hui, j'ai faim ! »
Il parle à toute vitesse, il sait qu'il n'a que quelques secondes pour convaincre.
« Papa, ai pitié, s'il te plait, je suis dans la rue, j'ai faim ! »
Je le regarde. Il est tout petit, il doit avoir 8 ou 10 ans. Les yeux sont grands, écarquillés, des yeux de petit garçon, encore stupéfait de ce qui lui arrive.
Son visage est fatigué avec quelque chose de triste, mais pas complètement, il y a encore un peu d'espoir. Après tout c'est un enfant.
Il a plein de boutons. Il est incroyablement sale.
Ses vêtements sont des loques noires de crasse qui pendent le long de son petit corps.
Il est pieds nus.
Je lui donne un billet de 500F congolais (à peine un dollar).
Il dit merci, son visage s'éclaire d'un grand sourire.
« Merci papa, merci. Dieu te le rendra. »
Par réflexe, j'ai déjà remonté ma vitre.
Cette vitre de nouveau sépare mon monde du sien. Il a fait un pas en arrière et l'obscurité va se refermer sur son tout petit corps d'enfant. Il me sourit toujours, il fait un geste de la main pour me dire au revoir.
Je l'abandonne dans son monde terrible, sa vie amputée.
Sa survie.
De mon côté de la vitre, dans ma voiture climatisée, la radio diffuse un vieux tube disco.
"The greatest dancer", de Sister Sledge.
La voie est dégagée, j'appuie sur l'accélérateur.

